Limonov d’Emmanuel Carrère

Limonov

Auteur : Emmanuel Carrère
Éditions P.O.L. , 2011, 481 pages
Prix Renaudot
 

L’histoire

C’est celle d’Edward Limonov de sa naissance à aujourd’hui. On le suit depuis Kharkov en Ukraine où il grandit et commence déjà à “mal tourner”jusqu’à Moscou où il réside maintenant, en passant par New York où il passe de la rue à une maison de millionnaires, l’Asie Centrale où il vit comme un berger et la Serbie qu’il rejoindra dans la lutte. C’est l’histoire d’un homme qui a une soif d’absolu et qui la vie dans les tourments de son époque.

Ce que j’en pense

Je ne vais pas vous faire attendre : j’ai adoré. Je n’avais jamais lu Emmanuel Carrère avant, et je connais très mal l’histoire de la Russie. Eh bien je suis contente que ces graves lacunes soient réparées.

L’histoire de Limonov n’est pas si passionnante que ça, pourtant. C’est un sale type à mon avis, et de surcroît plus ou moins raté. Mais ce qui est fascinant, en revanche, c’est à travers lui de découvrir la naissance du mouvement punk, l’underground de Russie, toute cette culture qui n’a jamais passé les frontières mais qui pourtant nous a tellement influencé. Quand on lit la vie de Limonov, on se rend compte à quel point le mot punk est galvaudé chez nous à présent : le look  est devenu hype, tendance… mais ce qui fait de quelqu’un un punk, on l’a oublié, on ne veut plus l’entendre. Le punk, c’est la contestation et la violence avant tout.

Sous la plume d’Emmanuel Carrère, ce qui pourrait être une biographie fastidieuse et assez décousue  devient une conversation. Du début à la fin, Carrère essaye de comprendre la logique de Limonov : le pourquoi de ses actes et de ses choix, de ses idées si floues mais portant tranchées. Il nous dresse un portrait psychologique du punk assez effarant. Un gars envieux, ambitieux, haineux aussi, n’existant que dans la révolte, n’étant grand que dans la provocation. Emmanuel décortique pour nous le personnage, car Limonov s’est construit une image sulfureuse comme on construit une forteresse.

Carrère explique aussi la Russie, les russes, les changements politiques et sociétaux. Il donne des noms, beaucoup, qu’il demande au lecteur de retenir. A travers Limonov, il fait une petite étude des russes de la diaspora. Cette histoire des russes, nécessaire pour comprendre Limonov et l’univers dans lequel il évolue, devient prétexte a de grande digressions, des questionnements sur l’avenir, et des comparaisons entre la vie de l’auteur et celle de Limonov.

C’est un trait du style de Carrère que j’aime beaucoup : il écrit à la première personne et ne se cache pas. Pas de grandes fioritures, pas de passages poétiques, non, juste l’auteur, ce dont il rend compte, et ses questions. Quelquefois il n’y a même pas de questions, juste des remarques sur des évènements qui l’ont laissé songeur . D’autres fois Carrère raconte carrément un pan de sa vie avant de revenir au récit. C’est un reporter, un journaliste gonzo comme je les aime.

Le jour où j’ai fini ce livre, on parlait de Limonov dans les journaux : il venait d’être arrêté au cours d’une manifestation anti-Poutine. Ce livre lui a donné une certaine notoriété en France et a levé l’embargo qui pesait sur sa production ; les médias l’auraient-il mentionné sinon ? Pour ma part, la petite leçon d’histoire politique de Russie donnée par Emmanuel Carrère m’a bien servie, puisqu’en lisant les dépêches j’ai compris les enjeux de ce qui se passait.

Liens

Limonov sur Wikipédia
Éditions P.O.L
 
CRITIQUES :
Un très bon dossier sur Emmanuel Carrère
La République des Livres
Le Magazine Littéraire
 
Actualités du Monde sur Limonov
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Bloompott de Sacha Guitry

Bloompott

Auteur : Sacha Guitry
Edité par : Librio en 1995, 123 pages
 

L’histoire

Franchement? Il n’y a pas vraiment d’histoire. Bloompott est l’enfant noir d’un couple blanc… Lorsqu’il rencontre l’auteur, Sacha Guitry, une relation d’amitié s’installe entre eux.

Ce que j’en pense

Bah, je donne mon avis : j’aime pas. Je SAIS, Sacha Guitry est bourré de talent, c’est un grand du théâtre, tout ça. Mais les goûts et les couleurs, vous savez, ma brave dame…

Bloompott est son premier “roman”. Sans déconner, roman, ils appellent ça ! C’est donc un roman feuilleton, paru dans Gil Blas, une revue de l’époque. C’est vrai qu’on y voit déjà tout ce qui fera la marque de ses œuvres plus tard : il y étale sa vie sans trop de pudeur, il en profite pour régler ses comptes avec ses amis ou connaissances, et fait preuve d’une remarquable désinvolture envers son lectorat.

Remarquez, cette désinvolture s’applique aussi à lui-même et on ne peut pas lui reprocher de se prendre au sérieux. Ses “chapitres”, qui ne font que 3 pages, sont écrits la veille, et que lorsqu’il n’a pas d’idées pour une histoire, qu’à cela ne tienne ! Sacha Guitry raconte sa vie en une suite de sketchs dignes de one man show.

Sacha Guitry a de l’esprit, et c’est ce talent que portent aux nues ses admirateurs. C’est vrai qu’il fait là quelques bons jeux de mots. Mais finallement, ce ne sont que des private jokes qui, lorsqu’on n’a pas vécu dans les années 50 ni fréquenté les noctambules parisiens, n’a que peu d’intérêt. C’est un peu comme au début d’un roman russe, quand on essaye de s’y retrouver dans les prénoms, surnoms, diminutifs : on finit par s’en fiche complètement.

Sacha Guitry a une légère tendance à raconter sa vie : ainsi, la moitié du bouquin parle de lui plutôt que de son héros. On saura par exemple qu’il habite au 5ème sans ascenseur et sans électricité. Il dédicace chaque “chapitre” moyennant finances. C’est assez drôle, mais au bout du 16ème chapitre… je ne sais pas bien. En tous cas on voit bien se dessiner sa personnalité : égocentrique, fêtard, désinvolte, et sa devise a certainement été “carpe diem”. Je me suis dit : non, ça doit être une image qu’il se donne… Mais dans l’édition Librio que j’ai eue sous la main, il y a une préface très documentée sur ses débuts, et une chronologie des événements marquants de sa vie. Bon, hé bien Sacha ne triche pas, on peut lui reconnaître ça.

Quand au contenu du “roman” lui-même, on y retrouve pêle-mêle tous les thèmes chers à Sacha : le marivaudage, la jalousie, le cocufiage, les noceurs… C’est drôle, et écrit avec esprit. Sacha Guitry n’a fait qu’écrire ce qu’il voyait autour de lui ; et je pense que c’est pour ça en partie que je n’ai pas aimé : la femme est toujours importante, charmante ou non, mais vraiment traitée comme une débile profonde, ou comme un objet utilitaire. Enfin, c’était les mœurs de l’époque !

Finalement, on peut reconnaître à ce roman deux qualités : celui d’être truffé de bons mots vraiment drôles, et celui de peindre de manière réaliste les mœurs d’une certaine catégorie sociale de l’époque. Mais si vous voulez une bonne histoire, passez votre chemin !

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Livre ouvert

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Une Blanche-Neige moderne

Elle s’appelle Amandine, elle a 17 ans, elle existe pour de vrai.

Je l’ai rencontrée pour la première fois l’année dernière dans la rue. Elle y traîne pas mal, vu qu’elle est en foyer que “là-bas, faut pas rester la journée, ils te mettent dehors”. Amandine a les cheveux très courts, presque rasés à blanc, mais ça n’a pas réussi à lui donner l’air dur. Ses joues rondes et son air malicieux donnent envie de l’embrasser comme une enfant qu’elle est.

Chaque semaine nous nous croisions, tantôt à la gare, tantôt à l’accueil de jour ou bien encore dans une station de métro… En décembre elle a attrapé la grippe, mais s’en est vite remise; en février elle a fêté son anniversaire; rien de particulier, pas même une bougie. L’un dans l’autre, on a fini par deviner l’histoire qu’elle ne nous disait pas…

Amandine a été chassée de chez elle à 16 ans “l’âge où ils ont droit, il parait !” par sa belle-mère. Ou peut-être bien plus tôt, nous n’arrivons pas à démêler tout cela : Amandine aime raconter des histoires, mais jamais les mêmes. De sa mère, nous n’avons jamais entendu parler. De son père, on sait qu’il l’aimait un peu trop. Alors la belle-mère a vu cette trop jolie fille comme un danger pour son couple, et l’a mis dehors.

Quand on y réfléchit, les débuts de contes collent bien avec les histoires difficiles d’aujourd’hui… Regardez Hansel et Gretel qui ne sont rien d’autre que des enfants placés, et Cendrillon qui se débrouille comme elle peut avec sa famille recomposée… Pourquoi raconter des salades aux enfants d’aujourd’hui et prétendre que tout est toujours beau ?

Des nains, notre Blanche-Neige en a aujourd’hui plus que 7 avec tous les amis sans-abris qu’elle se traîne… Mais les sans-abris ont-il jamais des amis ? Quand nous leur demandons, ils rient et montrent leur chien. Et finallement, le séjour de Blanche-Neige chez les nains, ce n’est qu’en attendant, ce n’est que le temps qu’elle se prenne en main.

C’est en tous cas ce que disent les éducateurs d’Amandine. Ils disent que son prince viendra, qu’elle trouvera sa voie, que cette belle jeune fille deviendra une femme sûre d’elle.

En attendant son prince charmant, Amandine s’est trouvé un protecteur qui s’appelle Saïd. Saïd a 45 ans environ, et il est très gentil. Il sourit souvent, et laisse alors apparaître les deux dents qui lui reste. Saïd respecte les femmes (ça veut dire qu’il ne les frappe pas), il ne boit pas, et cela en fait un “petit ami” de choix pour Amandine. Lorsque souvent nous les voyons tous les deux émerger du trou béant du métro par l’escalator, elle nous fait des grands signes en criant et court vers nous, tandis que Saïd, indulgent, sourit en la regardant faire.

Une fois Amandine avait un plâtre au bras. “Je me suis battue et les flics sont venus!” annonce-t-elle avec un grand sourire, très fière. Saïd hoche la tête, désapprobateur : “Parfois elle se met en colère pour rien la petite…” Nous comprenons peu après qu’elle commence à prendre des drogues, notre Blanche-Neige.Et nous voyons qu’elle se zombifie, qu’elle perd son allant, qu’elle porte les stigmates des tox. Est-ce que c’est ça, la pomme? Le poison, le coma, tout ça?

Dans ce cas magne-toi, prince charmant, tu commences à être en retard…

 

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La rentrée mondaine ou shut your damn game off

Je raccroche le téléphone. Encore. Et je retourne compulsivement jouer au Bubble shooter. J’aime bien le petit bruit que ça fait quand elles éclatent, ça me procure une satisfaction du travail bien fait. Je suis devenue assez douée, je me laisse rarement déborder maintenant.

Tout a commencé au retour d’un barbecue, justement. Alors qu’avec mes cousines nous allions nous prendre un pisse-mémé dans la cuisine, sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller la maison endormie, nous tombons face à… ma mère et sa sœur, scorant comme des pros sur bubble shooter en pleine nuit. Nous avons ri avec un brin de condescendance à ces parents accros à l’ordi, et avons pris note camomille comme des vieilles.

Deux semaines après, me voilà accro à mon tour. Et ce soir, j’ai organisé un barbecue à l’arrache. J’ai vraiment autre chose à faire que d’éclater des bulles. Mais quand même, juste une dernière partie…

Pour couronner le tout, c’est un barbecue AVANT la grande braderie. Scandale au pays Lillois. Avant la grande braderie il n’y a JAMAIS rien. Pas de concerts, pas d’expos, pas de ducasse, rien. La grande braderie marque le coup d’envoi de l’année, c’est comme une inauguration grandiose. C’est assez sympa de rentrer de vacances et d’avoir cette fin de mois d’août morne et paisible pour se faire une transisition agréable vers la rentrée et la vie qui court.

Sauf que quelque fois, ça arrive mais c’est rare, les gens s’emmerdent. Grave. Et quand il y a QUELQUE CHOSE A FAIRE OH MON DIEU VITE VITE INVITONS TOUS NOS POTES ! Et me voilà avec 150 invités à mon barbecue à l’arrache, en train de jouer au Bubble shooter.

Il m’a suffit de penser au charbon, aux assiettes, au ketchup,  à machin que j’ai oublié d’inviter mais qui vient quand même et qui va faire la tronche, à la pluie qui s’annonce, aux gens qui se connaissent pas et si ils se détestent ? Il va falloir parler à tout le monde et être sympa, relou… et puis cette hystérie des gens qui ne se sont pas vu depuis SI LONGTEMPS ! ET RACONTE MOI TES VACANCES ! Bon de toutes façons là désolée j’ai un truc à faire, j’éclate des bulles. Non, franchement, j’arriverai en retard je crois. Ils auront tous un coup dans le nez, ça se verra pas.

 

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La commémoration à la française ou l’oubli confortable

Il y a quelque temps, je vous parlais d’une petite histoire sur une commémoration un peu planquée, à Calais. J’étais tombée dessus par hasard et j’ai fait mes petites recherches, ça n’a pas été si facile de trouver ce qu’il se passait…

L’autre jour, on était le 8 juin, il s’est passé la même chose. Je traversais la place Rihour quand la fanfare a commencé à sonner, et les petits vieux en fauteuil ou en déambulateur à se mettre au garde-à-vous. Il y avait encore une fois trois pelés, deux tondus, et des passants qui ralentissaient leur marche par curiosité. Quelques militaires avaient pour fonction de sécuriser la zone, mais de toute façon, vous savez, vous, ce qui se passe le 8 juin ?

Quand le chef de je ne sais quoi (ça se voyait qu’il était chef, mais je ne peux vous en dire plus, je ne m’y connais pas fort en armée) a déposé la gerbe devant le monument aux morts (celui qui est collé à l’office de tourisme et que personne ne voit plus), j’en ai vu s’essuyer les yeux. Je me suis demandée si ces grands-pères faisaient encore des cauchemars, s’ils avaient raconté ce qu’ils avaient vu ou non, s’ils aimaient se retrouver entre anciens… Ils étaient là, devant les terrasses pleines de monde qui prenaient le soleil, et ils ne voyaient personne. Quelques uns portaient des vieux drapeaux qu’ils tenaient comme des reliques. Et des parents criaient à leurs enfants qui traînaient pour regarder : “Dépêche-toi, Kevin ! ” Ça m’a fait de la peine, vraiment. J’avais le cœur serré de savoir que quoi qu’ils aient fait, ils l’aient fait “pour la France” et qu’on en ait rien à fiche.

Je ne suis pas vraiment nationaliste pourtant. Porter le drapeau, la Marseillaise, tout ça, c’est pas mon truc. Je déteste les uniformes (sauf ceux de la SNCF, je les trouve chouettes) et voir une arme me fiche les jetons. Pire encore : dès qu’il y a une revendication communautaire ou un esprit de groupe trop fort, je m’en vais très loin. Je suis de ceux qui pensent que le groupe, la foule, l’animal collectif anéantissent l’esprit critique et la liberté de l’individu. Tout ça pour dire, ça me branche pas trop d’en faire des tonnes sur “la France ce beau pays”.

Ce 8 juin, c’était la journée nationale en l’honneur des soldats et civils morts en Indochine. J’ai un peu regardé et , histoire de réviser mes cours d’histoire. La guerre et les camps de rééducation, tout est atroce. C’est atroce, et à l’époque comme aujourd’hui, on s’en foutait grave.

Je ne comprends pas très bien pourquoi nous les français on s’en fout autant… le dimanche qui a suivi ce 8 juin, avec un ami nous sommes allés – pure coïncidence – faire une tournée des cimetières militaires de Belgique juste à côté de la frontière. Il y en a un paquet, parce que la région de la ville d’Ypres a été le théâtre de sanglants combats en 14-18. Des armées de plusieurs pays sont intervenues : des Anglais, Canadiens, Néo-zélandais, Irlandais, Américains, et j’en passe. Savez-vous que tous les cimetières étrangers dans lesquels nous nous sommes arrêtés étaient parfaitement entretenus, et visités récemment ? Nous y avons toujours vu des fleurs fraîches ou des gens. Mon ami me racontait qu’à Ypres, une commémoration a lieu CHAQUE JOUR pour les soldats morts.

Bien sûr, il y a en France des férus de généalogie qui vont sur la tombe de leurs ancêtres… Mais je n’ai jamais rien vu de tel que tous ces gens qui se déplacent pour commémorer. Pour se souvenir. Pour ne pas oublier ces hommes et leur rendre hommage.

C’est quoi exactement notre problème ? Je me suis demandée si on ne jetait pas le bébé avec l’eau du bain, la guerre avec les hommes qui en ont payé le prix. On met tout dans le même sac et on oublie ? Au lieu de simplement soutenir ces hommes qui ont souffert et qui sont morts, on dit “à bas la guerre” et on va boire une bière avec des potes. Hé bien, au moins, trinquons à leur mémoire. Ça sera déjà mieux que rien.

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Lunar caustic et Le caustique lunaire de Malcolm Lowry

Lunar caustic suivi de Le Caustique lunaire

Auteur : Malcolm Lowry
Edité par 10/18, 216 pages.
 
Lunar Caustic: 
Traduction de l’anglais par Clarisse Francillon
Edité en 1963 par Les lettres nouvelles / Julliard
 
Le Caustique lunaire :
Edité en 1956 par Esprit
Traduction de l’anglais parMichèle d’Astorg et Clarisse Francillon
 
 

L’histoire

Un homme alcoolique se retrouve par hasard dans un hôpital psychiatrique après une nuit d’ivresse. Il y découvre un monde déroutant et difficile, et se retrouve aux prises avec ses démons.

Ce que j’en pense

Ce roman n’en est pas tout à fait un . Tout y est si imagé, si flou, si introspectif et décousu que sans imagination visuelle, vous êtes perdus. Il ne se lit pas d’une traite tant le contenu est dense, et puis il faut comprendre les références à l’époque : la guerre de 1970 en Europe, les baleiniers, les conditions dans les hôpitaux en 1930… Mais le style est si brillant qu’il est impossible de ne pas relever la tête d’émerveillement au moins une dizaine de fois devant les trouvailles de Malcolm Lowry. Cet auteur a pour habitude d’écrire toutes les phrases de son histoire plusieurs fois, et de choisir la meilleure. C’est vous dire si chaque mot est pesé, chaque phrase bien balancée. Les métaphores, le symbolisme et la poésie du langage sont absolument stupéfiants. C’est un chef-d’oeuvre, à mon sens.

Je crois qu’il est nécessaire de parler un peu du contexte : Malcolm Lowry a écrit ce récit au moins une vingtaine de fois. Il n’a cessé de le retravailler tout au long de sa vie. Dans le même ouvrage, les éditions 10/18 ont choisi de publier deux versions. La première, Le Caustique lunaire, a été publiée en 1956. Malcolm Lowry avait déjà failli perdre dans un incendie son manuscrit le plus célèbre,  Au-dessous du volcan , et il voulait ainsi préserver son écrit. La deuxième, Lunar caustic, est censée être postérieure puisque posthume ; pourtant certains prétendent qu’il y a des traces de versions antérieures, que sa femme l’a remaniée après sa mort, etc. En fait, on s’en fout. Il est fascinant de voir la même histoire écrite deux fois, construite de manière identique, et pourtant l’entendre complètement différemment. Pour moi Le Caustique lunaire est plus abouti et plus lisible, mais Lunar caustic plus intéressant car il livre l’esprit et les émotions bruts, en vrac.

L’histoire est largement autobiographique : En 1934, alors que son premier mariage vient de se briser lamentablement en grande partie à cause de son alcoolisme, Malcolm Lowry se retrouve en cure de désintoxication à l’hôpital Bellevue de New York. C’est aussi la méthode Lowry : il n’invente pas, il transforme et sublime ce qu’il a vécu. Cela donne une introspection si profonde et si juste qu’elle se passe de mots – pouvez-vous y croire, dans un roman ? Le rythme est insaisissable, tout comme le temps qui passe dans un hôpital psychiatrique. Des choses insignifiantes prennent des proportions énormes, et les relations entre les personnes se jouent sur les attitudes : les conversations sont dénuées de sens. La scène où Bill joue du piano alors que Mr Quatrass / Battle (suivant les versions) chante de son côté est en cela époustouflante tant on sent la tension monter, les pressions entre les deux groupes que sont les joueurs de whist et les musiciens…

Ce qui est très émouvant aussi, c’est cette quête éperdue de sens chez des hommes emplis de désespoir. Bill, notre héros, en trouvera d’une certaine manière grâce à son amitié avec Garry et Mr Kowalsky, ses deux compagnons d’infortune. Les évènements s’enchaînent et tous les trois sont comme des commentateurs d’actualité, cherchant à analyser et à pronostiquer, à saisir le sens de tout cela. Cela se voit surtout dans la version de Lunar caustic où les descriptions s’enchâssent dans des bribes de réflexions, d’émotions, de souvenirs jamais aboutis, toujours sans conclusion.  La scène où l’on voit arriver l’orage de loin sur la ville depuis les fenêtres de l’hôpital est un parfait exemple de ces contemplations perplexes et terrifiées, mais cherchant une lueur d’espoir inlassablement.

Ma conclusion : un très bon livre.  Je n’ai pas su parler de la façon dont Lowry nous ouvre une fenêtre sur ce qu’est l’alcoolisme, pas su parler non plus de l’angoisse existentielle qu’il sait si bien transmettre. Il y a tant  à dire, une seule phrase renvoie à tellement d’idées et de symboles, le style Lowry a donné à ce livre une profondeur que seuls parviennent à égaler les grands. Je ne sais pas quoi vous dire d’autre, alors je vous mets un tout petit extrait (de Lunar caustic) pour que vous vous rendiez compte :

“Mais bien entendu, le jet d’eau et non la pluie produisaient l’arc-en-ciel, et son espoir n’était qu’un fallacieux, artificiel espoir. Lorsque la pluie véritable viendrait apporter un remède à la sécheresse, le soleil serait couché, de même qu’au moment où la folie s’empare d’un homme il arrive que celui-ci ne puisse la reconnaître, donc, n’en retire aucun soulagement.”
 

Liens

“Aliénation et séparation dans Lunar caustic” étude de Josiane Paccaud-Huguet  de l’Université Lumière-Lyon 2 (hyper intéressant !)
 
 
 
Le matricule des anges
lelitteraire.com
 
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Naïf. Super. d’Erlend Loe

Naïf. Super.

Auteur: Erlend Loe
Edité par 10/18 en 1996 (2005 en France), 263 pages
Traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud
3ème prix européen des jeunes lecteurs
 
 

L’histoire

Un jeune homme perd au croquet contre son frère, et cette défaite est l’élément déclencheur d’une crise existentielle.  Il ne sait plus ce dont il a envie, ce qu’il veut mais pire encore : il se demande quel est le sens de la vie, la sienne et la vie en général. Il décide d’explorer à fond cette crise, et de trouver des réponses à ses questions.

Ce que j’en pense

Ce bouquin est carrément le livre le plus surprenant que j’aie lu depuis longtemps. Ce n’est pas un chef d’œuvre de littérature, ce n’est pas non plus un affreux navet. Il n’y a pas de suspense, les intrigues sont légères, mais cela fait déjà deux semaines que je l’ai lu et il me reste dans la tête : n’est-ce pas un signe ? En tout cas, je n’étais pas prévenue : je l’ai pris à la bibliothèque municipale, complètement au pif, et cet auteur m’était complètement inconnu. Bon, maintenant je sais qu’il est quand même fameux.

Le bouquin a mal vieilli; on y parle de fax et de mails qui sont à la pointe du progrès, ce genre de choses, sans que ça donne pour autant la couleur “vintage” que réussissent à acquérir certains livres. Les chapitres sont courts, les digressions sont nombreuses, et finalement on a comme des petites leçons de vie à chaque fois… Oui, cela rappelle Kundera.

Mais alors que Kundera digressait sur le thème de l’exil, Erlend Loe, lui, s’intéresse à celui de la relativité. C’est malin, quand même, d’associer ce thème à une crise existentielle ! Avouez que c’est bien vu.

Ce pourquoi j’ai adoré ce bouquin, ce sont les listes. Sans blague, vous n’en faites jamais? Ici Erlend Loe nous en montre la principale fonction : délimiter pour ne pas tomber dans le néant. Construire du concert. Il y a la liste de ce que le jeune homme possède (il n’a pas de nom) la liste des choses qui l’enthousiasmaient quand il était petit, la liste des animaux qu’il a vu… C’est aussi comme cela qu’il conçoit ses activités : ainsi, pendant des jours, il lance un ballon contre le mur. D’autres ont eu cette pulsion, moi y comprise ! Ce retour à la simplicité, ce besoin de donner du sens à ce que l’on fait nous fait faire des choses qui sembleraient absurdes à d’autres.

Tout cela pourrait en faire un jeune homme solitaire, autiste, incompris, mais voilà qu’il se met à partager ses nouvelles envies. D’abord par fax avec son ami Kim, puis avec un petit garçon, puis les gens qu’il rencontre… Il y a une vraie progression, le jeune homme est d’abord tourné sur lui-même, puis se tourne vers les autres et le monde extérieur. D’ailleurs, les dernières listes parlent des “choses vues”, cela m’a fait rire parce que je tiens moi-même des listes du genre.

La réaction de son entourage est aussi étonnante: vu comme le type est barge, on se dit qu’il va se faire jeter. Hé ben même s’il lui arrive de se prendre des vestes, les gens réfléchissent à ses questions, et parfois adoptent son point de vue. Jusqu’à son frère, qui voulait absolument le faire revenir dans la voie de la raison, et qui se retrouve à utiliser ses jouets…

Voilà, très bon bouquin, j’ai ri, je me suis vraiment prise au jeu. Et tout ça donne une patate ! C’est naïf, c’est super !

Des liens

Erlend Loe sur Wikipédia
 
Titre sur le net
Lison futé
Le Blog d’Yspaddaden
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