La porte vers l’autre monde

– Pas trop vite, Tom! Stop! Les enfants, vous pouvez traverser maintenant.

– Moi je connais le chemin, moi je vais avec mon vélo.

– Oui, tu peux y aller toute seule maintenant Juliette!

Le soleil d’automne baignait le parc d’une lumière crue, peu dense mais coupante comme des lames d’acier. Elle suivait doucement le chemin qui sinuait entre les arbres dépouillés. Il y avait une expo de photos du monde, dans le passage, et Tom gazouillait à chaque animal dont il connaissait le cri. Au fond du parc, on voyait le grand tobbogan de l’aire de jeux mais elle ne s’inquiétait pas: Juliette ne franchissait pas les interdits, et elle savait là où elle ne pouvait pas aller. Tout en répondant aux « pourquoi » innombrables de Tom, elle s’imaginait déjà lézardant sur un banc au soleil.

C’est alors qu’elle les vit.

Elle n’y prêta pas attention d’abord, mais comme ils avaient dépassé son champ de vision son cœur se glaça, et elle se tourna lentement. Ils étaient deux, noirs de peau, avec un tout petit sac à dos, et ils se dirigeaient lentement vers le monument au mort qui borde la route. Elle s’arrêta tout à fait, et laissa Tom continuer son chemin vers le parc. Autour du monument aux morts, une dizaine d’hommes aux cheveux grisonnants portaient uniformes et drapeaux dans le plus grand silence. Elle n’entendait rien; l’un d’eux s’avança devant le monument et se tint là, immobile, dans ce soleil métallique et froid. Ils abaissèrent leurs drapeaux pendant que les deux hommes tournaient autour du petit cercle des hommes en uniforme, essayant de voir au delà des drapeaux brodés.

Elle calcula mentalement: on était le 17 octobre, il ne s’est rien passé qu’on apprend, à cette date, de quelle commémoration pouvait-il s’agir? Elle regarda ces hommes aux épaules affaissées, comme s’ils portaient un lourd secret dont personne ne voulait entendre parler, et qui disparaîtrait avec eux. Les larmes lui vinrent en pensant à cette humanité niée.

– Je suis stupide, dit-elle tout haut, en s’essuyant les yeux. Tu es stupide.

Et elle partit d’un pas vif en direction des jeux, rattrapant Tom qui s’extasiait devant un requin. Ils traversèrent une trouée dans les arbres, et sur les bancs chauffés par le soleil se tenaient encore des hommes noirs, encore avec un petit sac à dos. Elle ralentit et regarda autour. Il y en avait des dizaines, éparpillés, désœuvrés. Quelques-un regardaient les enfants en souriant. Tom la tirait par la main pour rejoindre sa sœur, elle reprit sa route.

Tous ces hommes perdus… Tous ces hommes entre deux mondes… Calais était devenue une porte maudite. Une faille spatio-temporelle. Un état de non-droit pour l’humanité.

Elle se souvint. Le 17 octobre 1961 était le jour du massacre des Algériens à Paris.

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