L’éclatante froidure

Il a fait -6 degrés toute la semaine dernière, et aujourd’hui encore il neige à gros flocons. La Ville est devenue virginale, parée d’or, prête à la fête et au rire. Autour de la grand place, les gens marchent à tout petits pas, en gloussant, tant le sol est glissant. Ils gloussent de joie et se sont habillés de belles couleurs et de chauds apparats pour participer à tout cela. Des odeurs de vin chaud, de gaufres et de chocolat flottent et réconfortent les nez rougis. On vient de partout, de loin, ce samedi, pour être là. Ce froid sec et éblouissant rend l’âme légère et le rire facile ; l’on ne sait pourquoi le monde redevient enfantin. Et la neige facétieuse qui tombe paresseusement ajoute à l’étourdissement du passant.

C’est la fête donc. C’est la fête du froid, que chacun vient célébrer encore et encore. On veut rire, on veut chanter, on veut s’entasser dans des cafés boire un chocolat, on veut se serrer dans les bars la nuit venue.

C’est la fête et tout est beau, et on veut oublier ce qui dépare le décor. La Ville ouvre ses bras blancs, ses façades lumineuses aux si chaleureuses fenêtres. On patauge dans la neige sale et boueuse, et les sols des boutiques sont marécageux de ces reliquats de piétinements. On ignore encore davantage le clodo qui tend la main, il dépare, il dépare, nous sommes ici pour fêter. Il y a quelques années encore, dans le village de Noël de la Grand-Place, on avait placé entre saint Joseph et un berger, un sympathique clochard aux vêtements colorés. Lui au moins ne déparait pas ! C’est la fête, groupons-nous car lorsque la foule n’est plus, la Ville est déserte et désolée.

C’est la fête du froid et très vite on veut le fuir. Car le froid rend chez soi tellement plus agréable ! Le froid est si plaisant lorsqu’on le regarde par la vitrine embuée d’un magasin. Ou lorsqu’on en franchit la porte et qu’un souffle brûlant nous assaillit. Tout est surchauffé, partout, pour que nous puissions profiter de la grande attraction de l’hiver : l’effet sauna. Quiconque a passé du temps dans un sauna vous expliquera que c’est une activité fatigante. Physique. Et vous comprendrez d’un coup pourquoi vous avez tant de mal à sortir de votre canapé, à enlever les pieds du rebord de la cheminée, pour aller vous promener ce samedi. Vous n’avez pas envie de faire du sport. Vous n’avez pas envie d’avoir froid-chaud-froid-chaud.

C’est la fête et pourtant quel soulagement lorsque le bus m’emmène loin, à l’autre bout de la ville, bravant les rafales de neige qui n’en finissent plus d’engloutir les passants isolés ! Lorsque la Ville d’Hiver révèle son vrai visage, beau, terrifiant, à perte d’avenues venteuses et sous un ciel menaçant ! Le jour tombant, chaque réverbère devient un phare, et chaque guirlande clignotant un espoir pour le marcheur. Le café solitaire du coin de la rue est un abri du marin dans un univers extrême, et chacun s’y raconte ses exploits en tapant des pieds pour les dégeler. C’est alors encore la fête, la victoire. Mais le regard qui porte dehors est lourd d’appréhension: vous savez que vous allez devoir y retourner.

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